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18 nov.

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A la découverte des labos

Nutrition infantile : les parents ploient sous les injonctions

Actualité

Des travaux de recherche récents* ont montré l’impact majeur des conditions de vie lors des mille premiers jours, de la conception jusqu’à l’âge de deux ans, sur l’état de santé ultérieur. Des recommandations, permettant d’optimiser la nutrition pendant cette période cruciale, sont aujourd’hui diffusées aux familles. Le souci de prévention est louable. Mais la manière de communiquer, très normative, se révèle anxiogène et culpabilisante, constate la sociologue Anne Dupuy du Centre d’Etude et de Recherche Travail Organisation Pouvoir (CERTOP).

© Stockfresh

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Vouloir diminuer dans l’avenir, la prévalence de maladies graves comme le diabète ou le cancer, en nourrissant mieux les jeunes générations, c’est un projet très ambitieux…

C’est un projet étayé sur le plan scientifique. On a démontré ces dernières années le lien étroit entre les conditions de vie, dont l’alimentation des futures mères et des jeunes enfants, sur la santé de ceux-ci tout au long de leur vie ultérieure. Le Ministère de la Santé tient compte de ces nouveaux savoirs. Dans le cadre du Plan national nutrition santé, on cherche à donner des repères aux parents, en diffusant des guides et en s’appuyant sur les puéricultrices, les pédiatres et les généralistes pour relayer les informations. L’enjeu de santé publique est considérable. En tant que sociologue, je m’intéresse à la façon dont ces politiques publiques sont perçues sur le terrain, afin de mieux comprendre ce qui se joue et les comportements qui sont induits. Nos recherches permettent de dialoguer avec les prescripteurs et sont complémentaires des connaissances scientifiques émanant des sciences de la nutrition.

Les parents prennent-ils en compte les informations qu’on leur fournit aujourd’hui ?

Nous nous sommes rendu compte que certaines informations étaient souvent mal comprises. On préconise par exemple de diversifier l’alimentation des enfants à partir du 4ème mois et jusqu’au 6e mois. Dans l’esprit des experts, cela signifie 4 mois révolus, c’est-à-dire jusqu’au début du 5e mois. Beaucoup de parents comprennent en fait 4 mois et non 5, ce qui pose problème.

Les préconisations ne tiennent par ailleurs pas assez compte de la diversité des familles et de leur mode de vie. Il y a des familles de toutes tailles et aussi de plus en plus de familles recomposées. Le modèle mis en avant est pourtant celui d’un couple avec un seul enfant. Or, on sait par exemple que les seconds de la fratrie ne sont pas nourris comme les premiers. Les mères suivent souvent des règles plus strictes pour le premier. Le second copie son aîné, diversifiant son alimentation plus rapidement, avide de faire comme le « grand ». Le premier régresse d’ailleurs parfois à la naissance du cadet, réclamant à nouveau une alimentation de nourrisson.

De manière générale, on évoque très peu les désirs des jeunes enfants eux-mêmes, en fonction du contexte, comme si les parents avaient une maîtrise totale sur leur comportement. Ce point de vue met forcément beaucoup de parents en difficulté car on ne nourrit pas toujours son enfant comme on le voudrait. On peut ne pas lui proposer d’aliments néfastes mais il a un rythme d’évolution personnel et une volonté propre difficile à ignorer.

Vous avez constaté une culpabilisation de nombreux parents.

Les parents de milieu éduqué sont les plus impactés par les campagnes d’information. Ils sont de plus en plus à cheval sur les normes alimentaires, avec un renforcement du contrôle, une attention extrême qui peut aboutir à des effets pervers. L’angoisse d’une trop forte corpulence, notamment chez les petites filles, amène à des rationnements précoces. Cette volonté de contrôle est intériorisée par les enfants, ce qui pourrait engendrer des troubles du comportement alimentaire par la suite, avec des alternances d’hyper-contrôle et de craquage. Ce sont des questions qui commencent à être étudiées.

Les parents de milieu populaire intègrent différemment ces normes. On s’est rendu compte par exemple qu’ils considéraient souvent qu’ils donnaient une alimentation spécifique à un jeune enfant simplement parce qu’ils mixaient sa nourriture ou la coupaient en petits morceaux.

Comment se positionnent les industriels de l’agro-alimentaire par rapport à ces injonctions ?

La difficulté à prendre en compte l’ensemble des préconisations des pouvoirs publics concernant l’alimentation des jeunes enfants lorsqu’on fait la cuisine au quotidien et qu’on doit aussi nourrir le reste de la famille, incite en réalité beaucoup de parents à acheter des produits tout préparés qui se positionnent sur le créneau santé. Les fabricants d’aliments pour bébés l’ont bien compris et adopté un positionnement adapté.

Il y a un risque non nul que ces préconisations complexes aboutissent ainsi à un recours accru à ces produits industriels qui peuvent être d’excellente qualité nutritionnelle, qui font gagner du temps aux parents, mais qui sont aussi très standardisés. Or, l’alimentation revêt un aspect culturel important. Le repas est un moment clé de socialisation et de transmission culturelle. A travers la nourriture, c’est aussi une tradition familiale qui passe, une identité qui se construit. Couper les jeunes enfants de ces traditions n’est pas anodin.

* A. Dupuy : Supervisor of Task 1.1.1. Impact of socialization on capacity to control energy intake. (research with L. Tibère) - 2016-2020, ANR-PRC PUNCH, "Promoting and UNderstanding healthy food choices in CHildren", Sécurité alimentaire et défis démographique Édition 2015, coordination S. Nicklaus, INRA UMR CSGA/Research Grant Project

A. Dupuy (dir.), A. Rochedy : 2014 – 2015, Programme de recherche « L’alimentation des 0-3 ans ». Compréhension des processus de socialisations alimentaires des enfants entre 0 et 3 ans et étude des logiques de co-socialisation et de co-éducation de l’entourage nourricier. Programme de recherche CNRS – Financement Blédina


 
  • Quelques informations sur le CERTOP
Unité Mixte de Recherche en Sciences Sociales (CNRS, UT2J, UT3 Paul Sabatier)
Directrice d’unité : marie-gabrielle.suraud@iut-tlse3.fr

6 grands thèmes de recherche : SANTE, ENVIRONNEMENT, EDUCATION-FORMATION, GENRE, TRAVAIL, ACTION PUBLIQUE 

Depuis 2016 : Laboratoire International Associé CNRS « Food, Cultures and Health » (France-Malaisie) 

Une plateforme : OVALIE Santé-Alimentation (avec l’IRIT, et les hôpitaux toulousains) Membre du Réseau-Agriville sur les agricultures urbaines

 
  • Pour aller plus loin
Le site internet du CERTOP (unité mixte de recherche CNRS / UT2J / UT3 Paul Sabatier)
Les recherches d’Anne Dupuy

Plusieurs publications en cours, dont :

Dupuy A., 2017, sous presse, « La division sexuelle du travail alimentaire : qu’est-ce qui change ? », dans Dubet F. (dir.), Que manger ? Normes et pratiques alimentaires, Paris, La Découverte.

Dupuy A., Rochedy A. Sarrat A., 2017, sous presse, «  Family ritual practices and food innovations in the socialization of children », in : Diasio N. & Julien M.P., Eating habits : from constraint to innovation, PIE Peter Lang, Bruxelles.

 

Dates
le 11 juillet 2017

Date de mise à jour 11 juillet 2017


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